Kamil, 64 ans, Avenue Jean Jaurès, Paris XIX

Je suis né en Turquie, à Istanbul, dans une famille d'intellectuels. Mon père était enseignant en politique à l'université tandis que ma mère était metteur en scène de théâtre. Avec mon petit frère nous avons été élevés dans la culture et parmi l'élite du pays. Bien que riche de toute la culture de mes parents, je ne supportais pas de vivre dans un milieu protégé et déconnecté du reste de la population. À dix-huit ans je suis donc monté dans un bateau direction Paris. Je connaissais la France par les livres et journaux que je lisais à l'époque. J'étais un grand fan de Jean-Paul Sartre et fasciné par Mai 68. En Turquie la société était bien plus fermée et un mouvement étudiant avec de telles revendications était juste inconcevable pour nous. J'ai donc débarqué à Paris en 1971. J'ai tout d'abord vécu sur mes économies. Je prenais des cours de français à la Sorbonne et je trainais près des milieux intellectuels parisiens, dans les cafés renommés. À vingt-et-un an je suis tombé amoureux d'une russe que j'ai rencontré dans une soirée de gens qui comme moi cherchaient à intégrer les cercles d'artistes sans en être pour autant. Je l'ai suivi jusqu'à Moscou. Là-bas j'ai fini de dilapider mes derniers sous. Je me suis un jour réveillé, la vingtaine passée, sans un sous, dans un pays dont je ne parlais pas la langue et n'ayant jamais travaillé. Cette prise de conscience fût un réel choc pour moi. Je suis rentré en France et j'ai commencé à faire des piges dans des journaux. Cependant je n'étais pas heureux. J'ai alors fait la rencontre d'un ami de mes parents qui habitait également en France, dans le sud. Il était peintre/sculpteur et m'a en quelque sorte formé. Je vis depuis des quelques œuvres que j'arrive à vendre chaque année. C'est une vie assez précaire mais dans laquelle je m'épanouis. Je passe parfois pour un drôle d'oiseau mais je m'en moque, je fais ce que j'aime. Mon excentricité me permet d'être reconnu dans mon quartier, le dix-neuvième. Ici je connais tout le monde, du vendeur de Kebab à celui qui travaille dans les bureaux. Ce qui m'amuse le plus c'est de savoir que certaines personnes me prennent pour un fou alors que ma vie n'est qu'une suite de choix. J'ai choisi de quitter mon pays d'origine, mes parents, mais également mon mode de vie, mon niveau de vie aussi. Venu d'un milieu aisé, je n'ai jamais regretté ces décisions et le manque d'argent. Selon moi l'épanouissement peut passer par d'autres réussites que financières.