Kader, 75 ans, Place de la Nation, Paris XII

Je suis né au Maroc, à Casablanca, plus grande ville du pays. J'ai grandi dans une famille berbère originaire du rif. J'ai donc été éduqué de manière très traditionnelle. Une fois marié, à vingt ans, j'ai pris mon indépendance jusqu'au point de quitter le pays. J'aime le Maroc mais le milieu dans lequel je vivais était vraiment étouffant. J'ai déménagé avec ma femme et ma fille ainée en banlieue parisienne, à Antony, dans les Hauts-de-Seine. Je travaillais comme maraîcher sur un stand de fruits et légumes qui faisait les marchés de quatre communes différentes. Après une dizaine d'années, mon patron a fait faillite et je suis allé travailler dans le célèbre marché de Rungis, la ville voisine, qui venait d'ouvrir et où on pouvait très facilement trouver un emploi. J'ai donc sauté sur l'occasion. 
Si j'étais encore employé dans le secteur des fruits et légumes mon travail était complètement différent. Ici, il n'y avait plus de contact direct avec les clients. C'était essentiellement de la vente en gros,c'est-à-dire à des industries ou des petits marchés. Je m'occupais du rangement des caissons.
Il régnait une ambiance étonnante là-bas. Il y avait une effervescence incroyable, bien plus que sur n'importe quel marché. Mais c'est un univers assez stressant avec des horaires assez durs. Ma femme ne travaillait pas, elle a élevé nos deux filles et notre fils quasiment seule. Je lui en suis très reconnaissant même si j'ai permis au foyer de vivre correctement c'était elle qui en était l'âme.
Quand elle est morte je m'en suis vraiment rendu compte. Je ne partageais pas grand-chose avec mes enfants. Maintenant qu'ils sont grands c'est différent. Ils ont tous des enfants à leur tour et me comprennent mieux. Cependant ils n'ont pas connu la même histoire que moi, ils ont grandi dans un pays différent, avec une société occidentale. Je pense que mes petits-enfants seront encore plus différents de moi. Ils sont tout petits pour l'instant donc on verra bien.