Tintoret, Suzanne au bain
Tintoret, Suzanne au bain
Rubens, Suzanne et les vieillards
Rubens, Suzanne et les vieillards
Rembrandt, Suzanne et les vieillards
Rembrandt, Suzanne et les vieillards
Tintoret, Suzanne au bain
Rubens, Suzanne et les vieillards
Rembrandt, Suzanne et les vieillards

Quand la peinture nous parle de « vieillesse décadente »

Suzanne et les vieillards. Un intitulé évocateur, qui pourrait s'appliquer à un film pour adultes ... Il est vrai que ce sujet biblique parle de la lubricité et de l'immoralité de deux vieillards envers la chaste Suzanne. De nombreux artistes ont emprunté ce thème, qui sous ses airs coquins ouvre une réflexion de fond sur la vieillesse. Pour la découvrir, sachons écouter pleinement ce que certains tableaux nous disent.

La scène est inspirée par un épisode de l’Ancien Testament. L'histoire raconte que deux vieillards surprennent la belle Suzanne en train de prendre son bain au jardin. La jeune femme probe et chaste refuse leurs avances. Les vieillards rapportent alors une calomnie sur elle – ils prétendent l’avoir surprise avec son amant. Toutefois, l'honneur de Suzanne est sauvée par le témoignage du jeune prophète Daniel, qui la lave de tous soupçons. 

 

 Le Tintoret met en scène le voyeurisme et le désir des vieillards libidineux, comme le font la plupart de peintres. Ce désir apparaît d’autant plus condamnable, qu’il surgit sur le contraste entre la vieillesse et la jeunesse. Certes les vieillards du Tintoret épient Suzanne avec discrétion. Cependant, la vue de l’intimité de la jeune femme qui s’ouvre depuis la cachette près du miroir au premier plan est tout sauf discrète !

 

 Dans le tableau de Rubens l’atmosphère apparaît plus électrique. Le peintre représente Suzanne assise vue de dos les jambes légèrement écartées. Elle tourne sa tête et regarde le spectateur. Le prend-elle en flagrant délit de voyeurisme ? Ou l’invite-t-elle à être le témoin de la scène ? La lucidité de son regard contraste avec l’aveuglement des vieillards épris de désir, les yeux écarquillés, la bouche entre-ouverte et enjambant déjà la balustrade.

 

La Suzanne de Rembrandt est peinte dans une pose suggestive, l’un des deux hommes penché sur elle. Une tension psychologique palpable est créée par le jeu de l’ombre et de la lumière. Dans le visage de Suzanne, un regard clair et perçant comme le rayon de lumière qui fait ressortir sa silhouette de l’ombre ; dans celui des vieillards, un désir sombre comme l’obscurité ambiante dont ils émergent. 

A l’instar de cet éloquent jeu d'éclairages, l’artiste braque la lumière sur le contraste entre la vieillesse – sagesse et la vieillesse – folie. La sagesse rime avec la lucidité du regard. Or, les vieillards en proie à leur désir perdent toute clarté de vision et de pensée. L'évocation picturale prend alors tout son sens :  il s’agit d’une remise en question de la sagesse si fréquemment considérée comme l' apanage de l’âge mûr. Et au-delà, il s'agit de la remise en question de la légitimité de l’ancien, qui ne peut plus être accepté comme axiome. 

Les images des siècles passés renouent avec la contemporanéité. Cette fois-ci il ne s'agit pas d'un tableau, mais d’une affiche très récente.

A l’occasion de la sortie du nouveau film Youth de Paolo Sorrentino en septembre 2015, le débat sur la vision de la vieillesse présentée par le réalisateur s’ouvre dans la presse. Les critiques ne mâchent pas leurs mots. 

La jeunesse, youth, est un fantôme du passé pour les deux retraités en convalescence dans un hôtel luxueux. Youth est ce que leur vie n’est plus. La jeunesse se définit telle une image en négatif. L’affiche du film annonce la couleur. Une jeune femme nue, aux formes voluptueuses, vue de dos,  entre dans une piscine. Les deux octogénaires la fixent avec intérêt. Leurs regards paraissent d’autant plus lubriques que la nudité de la femme instaure un climat de gêne. 

La photo de cette affiche et ses codes visuels renvoient très distinctement à notre thème. Le réalisateur, en a-t-il eu conscience ? Positionne-t-il d’emblée ses personnages octogénaires tels les vieillards bibliques ? Libre à chacun d’en juger ... Comme souvent, tout est question du point de vue !

 

Olga Popova

Vous aimez ? Partagez !