Annette, 84 ans, rue de Couronne Paris XX

Je naquis à l'ombre de la tour Montparnasse dans le quatorzième arrondissement. C'était le quartier des artistes à l'époque, c'est là qu'ils avaient les ateliers de peintre, de sculpteurs. Mon père était d'ailleurs relieur. Il était même dépositaire des armes du pape. Ensuite les artistes ont déménagé vers Montmartre mais la rive gauche c'était quand même autre chose.
Mes parents sont d'origines basques et irlandaise, c'est de là que je tiens mon caractère.
Je pense que c'est grâce à ça que j'ai autant voyagé. J'ai été nourrice aux États-Unis, professeure d'anglais au Tchad. C'est d'ailleurs là-bas que j'ai rencontré mon second mari. J'ai eu trois filles de mon premier mariage mais elles n'ont pas supporté que je me marie avec un noir et ça fait bientôt quarante ans que l'on ne se parle plus. C'est dommage, d'autant plus que je ne connais pas mes petits-enfants. Je sais juste que l'une de mes filles habite dans le quatorzième, une autre en Touraine et la dernière dans le midi, à Toulouse peut être.
C'est triste mais ça n'empêche pas ma vie d'être riche. J'ai même été trapéziste dans le cirque de la famille Fratellini mais une allergie aux chevaux à mettre fin à ma carrière. J'ai aussi été standardiste pour Air France, bref je suis une touche-à-tout.
Et puis je suis marraine d'un petit sénégalais nommé Aroum, il a maintenant vingt ans mais je le gardais souvent quand il était petit. C'est comme mon petit-fils de coeur. 
Avant que mon mari ne décède (il y a trois ans) nous adorions nous promener dans le quartier de Belleville. Plus jeunes nous étions inscrits au Paris Université Club. Nous pratiquions l'athlétisme. Mon compagnon faisait de la course et moi toutes les activités, du lancer de poids au sprint.
Bien que mon remariage ait créé un conflit dans ma famille je ne regrette rien. Mon époux était un véritable phénomène, ancien énarque avec une coupe Afro, nous étions un couple haut en couleur.
L'aspect positif d'habiter dans un quartier populaire c'est la solidarité qu'il y a, quand mon époux est mort tout le monde était là pour me soutenir. C'est important de se sentir soutenue. »

 

D'ailleurs l'ensemble de l'entretien est jalonné par les habitants du quartier qui viennent la saluer